Habitudes · La science dit

La promesse qu’on se fait, et ce qu’elle change vraiment

« Écrivez vos objectifs, vous aurez 42 % de chances de plus de les atteindre. » Le chiffre est partout. Il ne vient de nulle part. Voici ce qu’on sait pour de vrai sur le fait de mettre ses raisons par écrit, et ce qu’on en a tiré dans l’app.

Dans le guide Comment créer une habitude qui tient : le guide complet
Table des matières · 5 parties

Commençons par le chiffre, parce qu’il vous poursuivra sinon. Vous l’avez lu sur une infographie, entendu dans un podcast, vu dans une formation : écrire ses objectifs donnerait 42 % de chances de plus de les atteindre. Et juste avant, l’anecdote qui va avec : en 1953, on aurait demandé aux diplômés de Yale s’ils avaient des objectifs écrits, et les 3 % qui en avaient auraient gagné, vingt ans plus tard, plus que les 97 % autres réunis.

Les deux sont faux, et il faut le dire avant tout le reste.

Les deux études qui n’existent pas

L’enquête de Yale n’a jamais eu lieu. L’université a démenti, personne n’a jamais produit une page du protocole, et le plus parlant est ceci : la chercheuse qui a entrepris, des décennies plus tard, de combler ce vide ouvre son propre travail en rappelant que cette étude est introuvable1.

Ce travail-là, justement, est la source du « 42 % ». Il existe. Mais c’est une présentation de congrès, jamais publiée dans une revue à comité de lecture : 267 personnes recrutées, 149 arrivées au bout, quatre semaines de suivi, et un résultat que les participants s’attribuaient eux-mêmes sur une échelle. Surtout : la chaîne « 42 » n’apparaît nulle part dans le document de la chercheuse1. Le chiffre le plus cité du développement personnel ne correspond à aucun résultat publié.

Ça ne veut pas dire qu’écrire ne sert à rien. Ça veut dire que ce qui sert est ailleurs, et moins spectaculaire.

Ce qu’un engagement écrit change pour de vrai

La meilleure preuve disponible ne vient pas d’un laboratoire, mais d’un hôtel. À l’arrivée, on a proposé à 2 416 clients de s’engager à réutiliser leur linge de bain pendant leur séjour. Ceux qui ont pris un engagement précis, en signant, ont été plus de 25 % plus nombreux à suspendre au moins une serviette, et en ont réutilisé plus de 40 % de plus2.

C’est un comportement observé, pas déclaré. Sa limite est sa durée : un séjour à l’hôtel, pas trente jours.

Une expérience beaucoup plus ancienne dit quelque chose d’utile sur la forme que prend cet engagement. En 1955, des étudiants devaient juger la longueur de lignes face à des complices qui donnaient des réponses fausses. Ceux qui notaient leur jugement sur un carnet avant d’entendre les autres se laissaient nettement moins influencer que ceux qui n’avaient rien écrit. Le carnet était ensuite effacé : personne d’autre ne lisait ce qu’ils avaient écrit3. L’écrit fonctionne en partie comme un engagement pris envers soi, pas seulement envers un public.

Gardons la mesure : dix-huit jugements de lignes qui durent quelques minutes ne disent rien d’un mois de vie réelle. Quiconque cite cette étude pour prouver qu’écrire son objectif aide à le tenir fait un très grand saut.

Pourquoi la raison compte plus que l’objectif

Ici, la recherche est plus riche, à condition d’accepter ce qu’elle est.

Sur plusieurs suivis d’étudiants dans le temps, ceux dont les objectifs venaient de raisons qui leur appartenaient y mettaient plus d’effort dans la durée, et c’est cet effort qui menait à l’atteinte4. Mieux : atteindre un objectif qu’on s’est donné pour ses propres raisons laisse un gain durable, alors qu’atteindre un objectif poursuivi par obligation n’en laisse pas5. On peut cocher une case et n’en retirer rien.

Ce sont des observations dans le temps, pas des expériences : personne n’a distribué les bonnes raisons au hasard. Le lien est solide, la causalité n’est pas démontrée.

Un troisième travail règle une question qu’on nous pose souvent : faut-il écrire son pourquoi, ou son quand-et-où ? Les deux, et ils se renforcent. Le plan précis servait surtout quand l’objectif était déjà vraiment le sien, et sur des résolutions de Nouvel An, le plan seul n’apportait rien6. Si vous n’avez lu qu’un de nos articles, lisez la formule « si… alors… » : c’est le quand-et-où, et c’est le mieux étayé des deux. La promesse est l’autre moitié.

Ce que personne n’a démontré

Trois choses qu’on aurait aimé pouvoir vous vendre, et qu’on ne vous vendra pas.

Qu’un engagement qu’on ne peut plus changer protège du renoncement. L’expérience qu’on cite là-dessus montre que des étudiants qui ne pouvaient plus échanger la photo qu’ils avaient choisie l’aimaient davantage que ceux qui pouvaient encore changer d’avis, et que presque tous avaient pourtant préféré, au départ, garder la possibilité de changer7. Elle portait sur une vingtaine de personnes et sur le fait d’aimer une photo. Elle ne mesure ni la persévérance, ni le renoncement, ni la durée. Et ce type de protocole surestime structurellement l’effet du choix, pour des raisons statistiques établies depuis8.

Que se lier les mains marche pour tout le monde. Les dispositifs qui marchent vraiment coûtent quelque chose. Aux Philippines, des fumeurs se sont vu proposer un contrat où ils déposaient leur propre argent et le perdaient s’ils fumaient encore six mois plus tard : 11 % l’ont accepté, et ceux à qui on l’avait proposé réussissaient le test d’urine 3 points plus souvent, un écart encore là un an après9. Un compte d’épargne qu’on ne peut pas rouvrir avant son objectif a été accepté par 28 % des clients, et a fait grimper leur épargne de 81 % en un an10. Retenez les deux chiffres d’acceptation : entre un dixième et un tiers des gens veulent bien se lier les mains. C’est la raison pour laquelle une promesse doit rester facultative.

Que relire sa promesse chaque jour entretient la motivation. Rien ne le mesure. Ce qu’on sait sur les rappels est plus précis, et plus exigeant : dans trois expériences de terrain, un rappel d’épargne qui nommait la dépense précise que le client avait en tête augmentait son épargne de 16 %, là où un rappel générique n’avait aucun effet11. La leçon n’est pas « relisez chaque jour », c’est « si quelque chose doit vous revenir sous les yeux, que ce soit vos mots, pas une formule d’encouragement ».

Un dernier contrepoids, pour l’honnêteté. Mettre des mots sur ses raisons n’est pas toujours bénéfique : quand on demande aux gens d’analyser les raisons de leurs préférences, leurs jugements s’écartent davantage de ceux des experts que s’ils n’avaient rien analysé12. Si votre promesse sonne faux quand vous la relisez, c’est peut-être qu’elle a été écrite pour bien sonner.

Comment on l’a mise dans l’app

Dans chaque défi, une carte sous votre score du jour vous propose d’écrire la promesse que vous vous faites. Ce qui suit découle directement de ce qui précède.

Elle est facultative, et vous l’écrivez quand vous voulez. Un tiers des gens, au mieux, veut se lier les mains. En faire une étape obligatoire produirait des phrases écrites pour passer à l’écran suivant.

Vous seul la lisez. Ni les autres participants, ni le fil d’activité, ni une notification. Une phrase lue par les autres ne se dé-lit pas, et ce n’est pas le genre de choix qu’on prend à votre place.

Elle reste corrigeable vingt-quatre heures, puis elle se fige jusqu’à la fin du défi. Là, soyons nets : c’est un choix de conception, pas un résultat d’étude. Rien de ce qu’on a lu ne démontre que l’irréversibilité fait tenir. Ce qu’on peut dire, c’est qu’une phrase réécrivable est une note, et qu’une note se réécrit toujours plus facile le soir où elle devient lourde à porter. Vous pouvez la retirer à tout moment, mais pas en réécrire une autre avant la fin du défi : sinon retirer ne serait qu’un modifier avec un appui de plus.

Vous la revoyez à la fin. Quand le défi se termine et que l’app fait les comptes, votre promesse s’affiche sous le classement de la manche, à côté de ce que vous avez tenu. Le verrou se lève alors, et vous pouvez en écrire une pour la suite.

Ce n’est pas une garantie. C’est une phrase qui vous attend là où vous regardez tous les jours, et que vous ne pouvez pas adoucir en cours de route.

Sources

  1. Gail Matthews, Goals Research Summary, Dominican University of California, présentation au 87e congrès de la Western Psychological Association (2007). Document lu en entier : il rappelle lui-même que l’étude de Yale est introuvable et que l’université en a nié l’existence ; il ne contient nulle part le chiffre de 42 %. ↩ ↩2

  2. Katie Baca-Motes, Amber Brown, Ayelet Gneezy, Elizabeth A. Keenan et Leif D. Nelson, Commitment and Behavior Change: Evidence from the Field, Journal of Consumer Research, 39(5), 2013, 1070-1084. ↩

  3. Morton Deutsch et Harold B. Gerard, A study of normative and informational social influences upon individual judgment, The Journal of Abnormal and Social Psychology, 51(3), 1955, 629-636. ↩

  4. Kennon M. Sheldon et Andrew J. Elliot, Goal striving, need satisfaction, and longitudinal well-being: The self-concordance model, Journal of Personality and Social Psychology, 76(3), 1999, 482-497. ↩

  5. Kennon M. Sheldon et Linda Houser-Marko, Self-concordance, goal attainment, and the pursuit of happiness: Can there be an upward spiral?, Journal of Personality and Social Psychology, 80(1), 2001, 152-165. ↩

  6. Richard Koestner, Natasha Lekes, Theodore A. Powers et Emanuel Chicoine, Attaining personal goals: Self-concordance plus implementation intentions equals success, Journal of Personality and Social Psychology, 83(1), 2002, 231-244. ↩

  7. Daniel T. Gilbert et Jane E. J. Ebert, Decisions and revisions: The affective forecasting of changeable outcomes, Journal of Personality and Social Psychology, 82(4), 2002, 503-514. Texte intégral lu : les effectifs sont d’une vingtaine de participants par condition. ↩

  8. M. Keith Chen et Jane L. Risen, How choice affects and reflects preferences: Revisiting the free-choice paradigm, Journal of Personality and Social Psychology, 99(4), 2010, 573-594. ↩

  9. Xavier Giné, Dean Karlan et Jonathan Zinman, Put Your Money Where Your Butt Is: A Commitment Contract for Smoking Cessation, American Economic Journal: Applied Economics, 2(4), 2010, 213-235. ↩

  10. Nava Ashraf, Dean Karlan et Wesley Yin, Tying Odysseus to the Mast: Evidence from a Commitment Savings Product in the Philippines, The Quarterly Journal of Economics, 121(2), 2006, 635-672. ↩

  11. Dean Karlan, Margaret McConnell, Sendhil Mullainathan et Jonathan Zinman, Getting to the Top of Mind: How Reminders Increase Saving, Management Science, 62(12), 2016, 3393-3411. Version de travail lue en entier. ↩

  12. Timothy D. Wilson et Jonathan W. Schooler, Thinking too much: Introspecting about reasons can reduce the quality of preferences and decisions, Journal of Personality and Social Psychology, 60(2), 1991, 181-192. ↩

Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog

Challenge Us

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Le blog de Challenge Us : des études expliquées simplement, et pas un chiffre sans sa source. Chaque référence est rouverte et vérifiée avant publication.