L’app · Coulisses
Pourquoi il n’y a pas de messagerie dans Challenge Us
Un chat dans l’app, c’est deux champs et une table, en apparence. En vrai, c’est une obligation de modération, un régime juridique, des messages à conserver puis à effacer, et du chiffrement. On a choisi autre chose : votre défi porte le lien du groupe que vous avez déjà.
Table des matières · 5 parties
« On veut un chat dans l’app ! » La demande revient, et elle est parfaitement logique : on relève un défi à plusieurs, on voit les saisies des autres arriver en direct, on aimerait répondre sur place.
La réponse est non, et ça n’a rien à voir avec la difficulté d’afficher des bulles à l’écran. Voici ce qu’il y a derrière, parce que c’est plus intéressant que le verdict.
Héberger des messages, c’est signer pour la modération
Une app qui laisse ses utilisateurs écrire héberge du contenu généré par les utilisateurs, et les deux magasins ont la même exigence. Apple en demande quatre : filtrer le contenu répréhensible avant publication, offrir un mécanisme de signalement avec des réponses dans des délais raisonnables, permettre de bloquer un utilisateur abusif, et publier des coordonnées pour être joint facilement1. Google Play dit la même chose autrement, et vise notre cas : une fonction de messagerie directe impose une fonction de blocage dans l’app2.
Ce sont les conditions pour rester dans les magasins. Et le mot qui coûte cher, dans cette liste, c’est « réponses » : un signalement suppose quelqu’un au bout, un délai, une décision qui se défend. Autrement dit, quelqu’un qui lit. Pour une app faite le soir, c’est une promesse qu’on ne peut pas tenir, et une promesse tenue à moitié est pire que pas de promesse du tout.
La loi ne voit pas une conversation comme un compteur de pompes
Le DSA, le règlement européen sur les services numériques, sort les messageries de la catégorie des plateformes en ligne : elles servent à communiquer « entre un nombre fini de personnes déterminé par l’expéditeur de la communication ». Mais il y ramène aussitôt les services qui diffusent à un nombre potentiellement illimité de destinataires non choisis par l’expéditeur, « par exemple au moyen de groupes publics ou de canaux ouverts »3. Un défi entre six amis ressemble à la première définition ; un défi public que n’importe qui rejoint par un lien, beaucoup moins. Et dès qu’on stocke les messages de quelqu’un sur ses serveurs, on devient un hébergeur, avec l’obligation de fournir un mécanisme de signalement facilement accessible3.
Où tombe exactement un groupe de six personnes dans un compteur de pompes ? On ne sait pas. C’est déjà, en soi, une mauvaise nouvelle : une question de qualification juridique qu’on ne sait pas trancher seul, ce n’est pas une fonctionnalité, c’est un avocat.
Des messages à garder, à effacer, et à protéger
Le RGPD demande de ne conserver des données que « pendant une durée n’excédant pas celle nécessaire aux fins du traitement », et de notifier une violation à l’autorité de contrôle « 72 heures au plus tard »4. Alors combien de temps garde-t-on un message de groupe ? Et quand quelqu’un supprime son compte, efface-t-on les siens ? Si oui, la conversation des cinq autres devient un gruyère, et des réponses se retrouvent orphelines de leur question. Si non, une personne partie continue de parler dans une app qu’elle a quittée. Cette question-là n’a pas de bonne réponse.
Restent les messages eux-mêmes. Regardez le sommaire technique de Signal : six spécifications publiées, des signatures compatibles EdDSA aux échanges de clés post-quantiques5. C’est le niveau auquel se joue une messagerie chiffrée qui tient. Ce n’est pas une case à cocher, c’est un métier. Sans ce travail, les conversations dorment en clair sur un serveur, et un serveur pareil n’est plus un compteur de pompes : c’est une cible.
Ce qu’on a fait à la place
L’app stocke un lien. Un seul, par défi, posé par l’administrateur, qui pointe vers le groupe que vous avez déjà. Ça donne une carte « Le groupe de discussion » sur l’écran du défi, une bulle aux couleurs de la messagerie en bas à droite, et la conversation qui s’ouvre d’un appui ; le mode d’emploi complet explique comment créer le groupe et trouver son lien.
Du côté des problèmes ci-dessus : aucun message ne transite par nos serveurs, donc rien à modérer, rien à conserver, rien à effacer, rien à chiffrer, rien à notifier. On ne voit pas vos conversations, pour la meilleure raison qui soit : elles ne passent pas par nous. Et vous y gagnez ce qu’une messagerie maison n’aurait jamais eu, puisque le groupe existe déjà : tout le monde y est, les notifications sont réglées comme chacun les veut, les photos et les appels y passent, et personne n’a une app de plus à surveiller.
Ce que ça coûte, et ce qui pourrait changer
Le revers, pour être honnête. La discussion et le défi restent deux endroits : on ne peut pas répondre à une saisie, ni retrouver ce qui a été dit un jour donné à côté des chiffres de ce jour-là. Un lien d’invitation de groupe peut expirer ou être révoqué, et il faut alors le remettre. L’app n’accepte par ailleurs que les adresses des messageries connues, en HTTPS, parce qu’un lien posé par une personne et ouvert par toutes les autres a exactement la forme d’une tentative d’hameçonnage.
Et si ça devait changer un jour, ce ne sera pas parce qu’on aura trouvé le temps de coder des bulles. Ce sera le jour où il y aura une réponse à quatre questions : qui lit les signalements et sous quel délai, combien de temps on garde un message, ce qu’on fait de ceux d’un compte supprimé, et qui garantit le chiffrement. Tant que les quatre n’ont pas de réponse, un lien vers votre groupe fait mieux le travail.
En attendant, la partie qui décide vraiment si vous tiendrez votre défi n’est pas l’endroit où vous discutez, mais avec qui vous le relevez.
Sources
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Apple. App Store Review Guidelines, section 1.2 « User-Generated Content ». Consulté le 21 septembre 2026. ↩
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Google. Contenu généré par les utilisateurs, règlement du programme pour les développeurs Google Play. Consulté le 21 septembre 2026. ↩
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Parlement européen et Conseil de l’Union européenne. Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (règlement sur les services numériques), considérant 14 (messageries et groupes publics) et article 16 (mécanismes de notification et d’action des hébergeurs). ↩ ↩2
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Parlement européen et Conseil de l’Union européenne. Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel, article 5, paragraphe 1, point e) (limitation de la conservation) et article 33, paragraphe 1 (notification sous 72 heures). ↩
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Signal. Technical information : les spécifications XEdDSA et VXEdDSA, X3DH, PQXDH, Double Ratchet, Sesame et ML-KEM Braid. Consulté le 21 septembre 2026. ↩
Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog