Ensemble · La science dit
Un défi commun, ça rapproche : ce que ça change entre vous
On se lance un défi à plusieurs pour se tirer vers le haut. Ce qu’on n’attendait pas, c’est de se parler davantage. Un objectif commun donne trois choses à un groupe : une mesure que tout le monde comprend, une raison de dire quand ça coince, et un geste fait au même moment.
Dans le guide Tenir à plusieurs : pourquoi ça marche, et avec qui se lancerTable des matières · 5 parties
Les résultats, on les attend : c’est pour ça qu’on se lance à plusieurs. Le reste, non. Au bout de quelques semaines, on s’écrit plus souvent qu’avant, et on se dit des choses qu’on ne se disait pas.
Ce n’est pas un effet secondaire mignon. Dans un réseau de 12 067 personnes suivi pendant trente ans, quand un conjoint arrêtait de fumer, la probabilité que l’autre fume baissait de 67 % ; de 36 % quand c’était un ami. Les auteurs observent que des groupes entiers arrêtaient de concert1. C’est une observation, pas une expérience : des proches se ressemblent aussi parce qu’ils se sont choisis. Mais elle dit quelque chose de simple : ce qui circule dans un groupe proche, ce ne sont pas des conseils, ce sont des comportements.
Voici les trois choses qu’un défi commun met en place, sans qu’on ait rien à faire pour ça.
Une mesure que tout le monde lit pareil
« Ça va, j’essaie de bouger un peu plus » ne se discute pas. « 46 sur 100, il me reste dix-sept heures », si. Un défi commun remplace une intention floue par un chiffre que les autres comprennent sans explication, et qu’on peut commenter en une ligne depuis le bus.
Ce partage change même la façon dont on vit la chose. Dans deux expériences de laboratoire, goûter un chocolat en même temps que quelqu’un d’autre, sans même se parler, le rendait meilleur. Et un chocolat amer, pire2. Partager n’embellit pas : ça amplifie. Une bonne journée compte double, une mauvaise aussi, mais elle ne se vit plus seul.
Et c’est la partie la mieux établie du tout : rendre ses progrès visibles aux autres marche nettement mieux que les garder pour soi, comme le rappelle notre guide sur le fait de tenir à plusieurs.
Le jour où ça coince
Le vrai moment où un groupe se soude n’est pas celui où tout le monde réussit. C’est celui où quelqu’un écrit « là, j’ai rien fait de la semaine ».
On hésite à l’écrire, et on a tort. Sept études montrent qu’on évalue sa propre vulnérabilité plus négativement que celle des autres : ce qu’on voit comme un aveu gênant, les autres le voient plutôt comme du courage3. Les chercheurs appellent ça l’effet beautiful mess.
Ce qui se passe ensuite dépend de la réponse. Une expérience a séparé deux façons d’écouter quelqu’un qui raconte un mauvais moment : l’écoute chaleureuse rapprochait, les participants se sentaient plus proches de leur interlocuteur et moins seuls ; mais c’est seulement quand l’autre les aidait à voir la chose autrement qu’ils allaient réellement mieux4. Autrement dit : vider son sac crée du lien, ça ne suffit pas à régler le problème. Les deux sont utiles, ce ne sont pas les mêmes.
Il n’y a rien de neuf là-dedans. Dans une expérience devenue classique, des inconnus qui passaient trois quarts d’heure à se poser des questions de plus en plus personnelles se déclaraient ensuite plus proches que ceux qui avaient parlé de la pluie et du beau temps pendant le même temps5. Un défi commun fabrique ces questions tout seul, sur trente jours au lieu de quarante-cinq minutes.
Le même geste, au même moment
Troisième mécanisme, le plus surprenant : faire la même chose en même temps rapproche, indépendamment de ce qu’on se dit.
Dans trois expériences, des gens à qui l’on faisait faire un geste en cadence avec d’autres coopéraient ensuite davantage, même quand coopérer leur coûtait quelque chose, sans qu’il soit nécessaire que la synchronie les mette de bonne humeur6. Dans une expérience de « silent disco », danser exactement en même temps que les autres élevait le seuil de douleur et le sentiment de proximité, là où une danse décalée ne changeait rien ; sans rendre les participants plus généreux pour autant7. Chez des rameurs universitaires, un entraînement fait en cadence avec l’équipage augmentait la tolérance à la douleur plus qu’un entraînement identique fait seul8.
Ces expériences portent sur des gestes faits côte à côte, pas sur un défi à distance étalé sur un mois : personne n’a mesuré ça. Mais « chacun fait ses pompes avant 9 h » est la version pauvre et gratuite de la même idée, et elle ne coûte qu’une phrase à se mettre d’accord.
C’est pour ça que le lien du groupe est dans le défi
Tout ce qui précède se passe dans une conversation, et cette conversation existe déjà : le groupe WhatsApp de la bande, le salon Discord du bureau, la boucle Signal de la famille. Elle n’a aucune raison de déménager dans une app de défis.
Ce qui manquait, c’était le chemin entre les deux. L’administrateur d’un défi colle une fois le lien du groupe ; à partir de là, tout le monde l’a sous la main, y compris celui qui arrive trois semaines après les autres et à qui personne n’a pensé à le renvoyer.
La marche à suivre, messagerie par messagerie, est dans notre mode d’emploi du groupe de discussion.
Par où commencer
Rien de tout ça ne demande un grand projet commun. Il suffit d’un geste que plusieurs personnes peuvent tenir le même mardi soir, et d’un endroit où en parler. Nous en avons rassemblé quelques-uns dans nos idées de défis à faire à plusieurs, selon que vous jouez en couple, entre amis, en famille ou avec des collègues.
Sources
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Christakis, N. A. et Fowler, J. H. (2008). The collective dynamics of smoking in a large social network. New England Journal of Medicine, 358(21), 2249-2258. Accès libre : PMC2822344. ↩
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Boothby, E. J., Clark, M. S. et Bargh, J. A. (2014). Shared experiences are amplified. Psychological Science, 25(12), 2209-2216. ↩
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Bruk, A., Scholl, S. G. et Bless, H. (2018). Beautiful mess effect: Self–other differences in evaluation of showing vulnerability. Journal of Personality and Social Psychology, 115(2), 192-205. ↩
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Nils, F. et Rimé, B. (2012). Beyond the myth of venting: Social sharing modes determine the benefits of emotional disclosure. European Journal of Social Psychology, 42(6), 672-681. ↩
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Aron, A., Melinat, E., Aron, E. N., Vallone, R. D. et Bator, R. J. (1997). The experimental generation of interpersonal closeness: A procedure and some preliminary findings. Personality and Social Psychology Bulletin, 23(4), 363-377. ↩
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Wiltermuth, S. S. et Heath, C. (2009). Synchrony and cooperation. Psychological Science, 20(1), 1-5. ↩
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Tarr, B., Launay, J. et Dunbar, R. I. M. (2016). Silent disco: Dancing in synchrony leads to elevated pain thresholds and social closeness. Evolution and Human Behavior, 37(5), 343-349. Accès libre : PMC4985033. ↩
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Cohen, E. E. A., Ejsmond-Frey, R., Knight, N. et Dunbar, R. I. M. (2010). Rowers’ high: Behavioural synchrony is correlated with elevated pain thresholds. Biology Letters, 6(1), 106-108. Accès libre : PMC2817271. ↩
Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog