Bien-être · Mythe ou réalité

Psychologie positive : ce qui tient, et ce qui a mal vieilli

La psychologie positive a promis beaucoup : un chiffre magique d’émotions positives, 40 % de bonheur entre nos mains, des exercices simples qui changent la vie. Vingt ans plus tard, une partie a tenu. Une autre partie s’est effondrée, et ça mérite d’être raconté.

Dans le guide Prendre soin de soi : les petits défis qui changent vraiment quelque chose
Table des matières · 6 parties

À la fin des années 1990, une partie de la psychologie a décidé d’étudier ce qui fait aller bien, et pas seulement ce qui fait aller mal. L’idée était bonne, et elle a produit de vraies connaissances. Elle a aussi produit des chiffres trop beaux, repris dans des milliers de livres et de conférences. Trois d’entre eux valent le détour.

Le ratio de positivité : un chiffre qui n’existait pas

En 2005, un article célèbre annonçait qu’il fallait vivre au moins 2,9013 émotions positives pour une négative pour « s’épanouir ». Un chiffre précis au dix-millième, tiré d’équations de la mécanique des fluides. Il a fait le tour du monde.

En 2013, trois auteurs ont repris la démonstration et conclu que ce ratio était « entièrement infondé » : les équations ne s’appliquaient pas, et rien ne justifiait un tel chiffre1. La même année, les auteurs de l’article d’origine ont publié une correction qui retire toute sa partie mathématique2. L’idée qu’il vaut mieux vivre plus d’émotions positives que négatives reste raisonnable. Le chiffre magique, lui, n’a jamais existé.

Les 40 % du bonheur : un camembert fragile

Autre chiffre célèbre : notre bonheur dépendrait à 50 % des gènes, à 10 % des circonstances, et à 40 % de nos activités, donc de nous. Il vient d’un article de 2005 qui proposait ce découpage comme modèle3, et il est devenu le « camembert du bonheur ».

Une relecture critique de 2019 conclut qu’il y a peu de preuves empiriques pour ce découpage, et que, même s’il était juste, il ne dirait pas combien chacun peut réellement changer son niveau de bonheur4. Le message de fond, qu’on n’est pas totalement prisonnier de ses gènes, reste défendable. Les 40 %, non.

Les exercices : un effet réel, qui rétrécit

Écrire trois bonnes choses par jour, remercier quelqu’un, faire un acte de gentillesse : ces exercices ont été testés. Une première méta-analyse de 51 interventions trouvait un effet moyen sur le bien-être5. Une deuxième, plus stricte sur la qualité des essais, trouvait des effets plus petits et des signes de biais de publication6. Une troisième, qui corrigeait le poids des petites études, voyait l’effet sur le bien-être fondre à peu de chose, et celui sur la dépression ne plus être significatif dans la plupart des analyses7.

Ce n’est pas un échec : un petit effet, pour des exercices gratuits de quelques minutes, peut valoir la peine. Mais c’est une leçon qu’on retrouve partout en psychologie, et que l’article sur la volonté comme un muscle raconte aussi : plus les études sont grandes, plus les effets spectaculaires rétrécissent. Le journal de gratitude en est un bon exemple.

Le plafond des 75 000 dollars, et sa révision

On a longtemps répété que, passé un certain revenu (75 000 dollars par an aux États-Unis), le bonheur au quotidien ne montait plus. En 2021, une étude sur 1,7 million de relevés d’humeur ne trouvait aucun plafond8. Plutôt que de s’affronter par articles interposés, les auteurs des deux camps ont analysé les données ensemble. Leur conclusion de 2023 : le plafond existe, mais seulement chez les personnes les moins heureuses9. Une belle façon de régler un désaccord scientifique.

Ce qui tient : accepter le négatif

Paradoxe bien étayé : vouloir être heureux à tout prix peut rendre moins heureux. Dans une série d’études, les personnes qui valorisaient le plus le bonheur étaient, dans certaines conditions, moins heureuses (des participantes uniquement, ce qui limite la portée)10. Et sur trois échantillons de 156 à plus de mille personnes, accepter ses émotions négatives plutôt que les juger allait avec une meilleure santé psychologique11.

La psychologie positive la plus solide ne dit donc pas « pensez positif ». Elle dit : faites des choses qui comptent, entourez-vous, et laissez les mauvais jours être ce qu’ils sont. C’est ce que résume le guide pour prendre soin de soi.

Et dans l’app

L’app ne vous demande pas d’être positif. Elle compte ce que vous faites. Un jour où ça ne va pas, encoder peu reste encoder, et « Tenir son journal » accepte les soirs où il n’y a rien de réjouissant à écrire.

Sources

  1. Brown, N. J. L., Sokal, A. D. et Friedman, H. L. (2013). The complex dynamics of wishful thinking: The critical positivity ratio. American Psychologist, 68(9), 801-813. ↩

  2. Fredrickson, B. L. et Losada, M. F. (2013). “Positive affect and the complex dynamics of human flourishing”: Correction to Fredrickson and Losada (2005). American Psychologist, 68(9), 822. ↩

  3. Lyubomirsky, S., Sheldon, K. M. et Schkade, D. (2005). Pursuing happiness: The architecture of sustainable change. Review of General Psychology, 9(2), 111-131. ↩

  4. Brown, N. J. L. et Rohrer, J. M. (2019). Easy as (happiness) pie? A critical evaluation of a popular model of the determinants of well-being. Journal of Happiness Studies, 21(4), 1285-1301. ↩

  5. Sin, N. L. et Lyubomirsky, S. (2009). Enhancing well-being and alleviating depressive symptoms with positive psychology interventions: A practice-friendly meta-analysis. Journal of Clinical Psychology, 65(5), 467-487. (51 interventions, 4 266 personnes.) ↩

  6. Bolier, L., Haverman, M., Westerhof, G. J. et al. (2013). Positive psychology interventions: A meta-analysis of randomized controlled studies. BMC Public Health, 13, 119. Texte intégral. (39 études, 6 139 personnes.) ↩

  7. White, C. A., Uttl, B. et Holder, M. D. (2019). Meta-analyses of positive psychology interventions: The effects are much smaller than previously reported. PLoS One, 14(5), e0216588. Texte intégral. ↩

  8. Killingsworth, M. A. (2021). Experienced well-being rises with income, even above $75,000 per year. PNAS, 118(4), e2016976118. Texte intégral. (33 391 personnes.) ↩

  9. Killingsworth, M. A., Kahneman, D. et Mellers, B. (2023). Income and emotional well-being: A conflict resolved. PNAS, 120(10), e2208661120. Texte intégral. ↩

  10. Mauss, I. B., Tamir, M., Anderson, C. L. et Savino, N. S. (2011). Can seeking happiness make people unhappy? Paradoxical effects of valuing happiness. Emotion, 11(4), 807-815. Texte intégral. (participantes uniquement ; une correction a été publiée.) ↩

  11. Ford, B. Q., Lam, P., John, O. P. et Mauss, I. B. (2018). The psychological health benefits of accepting negative emotions and thoughts: Laboratory, diary, and longitudinal evidence. Journal of Personality and Social Psychology, 115(6), 1075-1092. Texte intégral. ↩

Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog

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