S’organiser · La science dit

Pourquoi tout prend plus de temps que prévu

« Ce sera fait en une heure. » Trois heures plus tard, ça n’est pas fait. Ce travers a un nom, il a été mesuré sur des étudiants comme sur des projets à 90 milliards de dollars, et sa cause n’est probablement pas celle qu’on croit.

Dans le guide S’organiser quand on n’est pas organisé : les trois horloges
Table des matières · 6 parties

Vous vous êtes déjà dit : « je fais ça ce soir, ça me prend vingt minutes. » Et le soir, ça n’a pas pris vingt minutes, ou ça n’a pas été fait du tout. Le lendemain, vous vous êtes redit vingt minutes.

C’est ce dernier détail qui est intéressant. Se tromper une fois, c’est de la malchance. Se tromper toujours dans le même sens, malgré l’expérience, c’est un mécanisme. Les psychologues l’appellent l’erreur de planification, et ce qui la cause n’est pas ce qu’on raconte d’habitude.

Trente-sept mémoires de fin d’études

L’expérience de référence est simple. Des chercheurs ont demandé à trente-sept étudiants en psychologie de prédire le jour où ils rendraient leur mémoire. Moyenne annoncée : 34 jours. Moyenne réelle : 56 jours. Moins d’un tiers ont tenu la date qu’ils s’étaient eux-mêmes fixée, et même leur estimation « si tout va de travers » restait en dessous de la réalité moyenne1.

Trente-sept étudiants, une seule tâche : c’est peu. Mais le phénomène a été retrouvé partout où l’on a regardé, et notamment très loin du campus.

Deux cent cinquante-huit chantiers, quatre-vingt-dix milliards de dollars

Des chercheurs en aménagement ont réuni 258 projets d’infrastructure de transport représentant 90 milliards de dollars, de types, de régions et d’époques différents. Leur conclusion, qu’ils annoncent comme statistiquement écrasante : les estimations de coût qui servent à décider de construire sont « fortement et systématiquement trompeuses ». Et leur explication n’est pas l’erreur honnête. Le titre de l’article dit : « erreur ou mensonge ? », et les auteurs répondent que la seconde hypothèse tient mieux2.

Voilà pour les grands projets, où quelqu’un a intérêt à ce que le chiffre paraisse bas. Mais vous, en vous disant « vingt minutes », vous ne mentez à personne. Alors pourquoi le chiffre est-il faux ?

La vraie coupable serait la mémoire, pas l’optimisme

L’explication qui circule, c’est l’optimisme : on imaginerait le scénario idéal, on oublierait les imprévus. Une revue publiée dans Psychological Bulletin propose autre chose, sans l’exclure. Nous nous appuyons bien sur nos souvenirs pour prévoir, comme il faudrait le faire. Le problème est que ces souvenirs sont eux-mêmes des sous-estimations systématiques. On ne se trompe pas sur demain parce qu’on rêve : on se trompe sur demain parce qu’on s’est déjà trompé sur hier3.

Si c’est vrai, cela change tout ce qu’il y a à faire. Réfléchir mieux, prévoir une marge au doigt mouillé, se promettre d’être réaliste : tout cela repose encore sur la même mémoire trop courte. Ce qu’il faut, c’est une source extérieure.

Et l’inverse, pour les toutes petites choses

Une revue de la littérature sur les prédictions de durée apporte une nuance qui vaut d’être connue : la sous-estimation domine dans les travaux d’ingénierie et de gestion, mais pas dans ceux de psychologie, et les tâches courtes sont plutôt surestimées4. Autrement dit : plus c’est long et complexe, plus on raccourcit ; plus c’est court, plus on gonfle.

C’est une bonne nouvelle pour qui démarre une habitude. « Cinq minutes de méditation » vous paraît coûteux ; ça ne l’est pas. « Dix pages » vous semble un morceau ; ce sont douze minutes. Le devis mental est faux dans les deux sens, et pour le geste quotidien il est faux en votre faveur.

Ce qu’on en fait, concrètement

1. Le relevé plutôt que l’impression. La seule parade qui attaque la cause, c’est d’avoir écrit quelque part combien de temps ça a pris, ou combien de jours vous avez tenu. Pas un souvenir : un chiffre. Dans Challenge Us, c’est ce à quoi servent le calendrier et les statistiques : vous n’avez pas à vous demander si vous avez « plutôt bien tenu » cette semaine, c’est écrit.

2. Le moment, pas la durée. Pour une habitude, prévoir combien de temps ça prendra ne sert presque à rien. Prévoir quand, si. Une phrase du type « si… alors… » vaut mieux qu’une estimation : nous expliquons pourquoi dans la phrase qui fait passer à l’acte.

3. Une version de secours, décidée à l’avance. Pas « j’essaierai quand même », mais un palier précis et minuscule pour les jours qui déraillent : deux pages, trois pompes, une minute. Décidé le lundi, pas le mardi soir à 23 h.

4. Baissez le palier, pas l’ambition. Un objectif qu’on tient quatre jours sur cinq tient un an. Un objectif calibré sur la semaine où vous étiez en forme ne passe pas novembre. Le bilan du mois des trois horloges sert exactement à ce réglage.

Le corollaire le plus utile

Si vos prévisions sont mauvaises par construction, alors rater une échéance ne vous apprend rien sur vous. Ça vous apprend que vous avez utilisé la mauvaise méthode d’estimation, comme tout le monde, y compris les ingénieurs qui chiffrent des tunnels. Il n’y a rien à en conclure sur votre sérieux.

Ce qui reste à faire, c’est de raccourcir la distance entre ce que vous croyez et ce qui s’est passé. Un relevé du soir y suffit, et il prend une minute.

Sources

  1. Buehler, R., Griffin, D. et Ross, M. (1994). Exploring the « planning fallacy »: Why people underestimate their task completion times. Journal of Personality and Social Psychology, 67(3), 366-381. (37 étudiants ; 33,9 jours annoncés en moyenne contre 55,5 réels. L’article n’est pas en accès libre : nous reprenons ces chiffres, arrondis, de sources secondaires concordantes.) ↩

  2. Flyvbjerg, B., Holm, M. S. et Buhl, S. (2002). Underestimating costs in public works projects: Error or lie? Journal of the American Planning Association, 68(3), 279-295. (258 projets, 90 milliards de dollars ; étude d’archives. Article sous péage : seul le résumé officiel a été lu, les chiffres par type de projet souvent cités ailleurs ne figurent pas dedans.) ↩

  3. Roy, M. M., Christenfeld, N. J. S. et McKenzie, C. R. M. (2005). Underestimating the duration of future events: Memory incorrectly used or memory bias? Psychological Bulletin, 131(5), 738-756. (revue de la littérature ; les auteurs précisent que les deux explications ne s’excluent pas.) ↩

  4. Halkjelsvik, T. et Jørgensen, M. (2012). From origami to software development: A review of studies on judgment-based predictions of performance time. Psychological Bulletin, 138(2), 238-271. ↩

Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog

Challenge Us

Le blog de l’app

Le blog de Challenge Us : des études expliquées simplement, et pas un chiffre sans sa source. Chaque référence est rouverte et vérifiée avant publication.