S’organiser · La science dit
Écrire ce qu’on n’a pas fait libère la tête
Il est 23 h, la journée est finie, et votre tête continue de tourner sur ce que vous n’avez pas fait. Ce n’est pas un défaut de caractère, ça se mesure. Et le geste qui l’arrête tient en une phrase écrite, pas en un système.
Dans le guide S’organiser quand on n’est pas organisé : les trois horlogesTable des matières · 6 parties
Le travail est fini, vous êtes au lit, et vous repassez la liste. Le message pas envoyé, le papier pas rempli, la séance pas faite. Vous ne réglez rien, vous ne dormez pas.
Il y a une réponse à ça, elle prend trente secondes, et ce n’est pas celle qu’on attend : il ne s’agit pas de faire la chose, ni même de la noter.
Ce qui n’est pas fini pèse vraiment
Quatre-vingt-neuf salariés ont rempli un journal de bord en ligne avant et après le week-end, pendant cinq semaines. Deux choses ruinaient leur week-end : la pression temporelle, ce qui n’étonne personne, et le sentiment de ne pas avoir fini les tâches de la semaine, qui expliquait une part propre de la rumination et du mauvais sommeil, au-delà de la charge de travail. Et l’effet était plus fort chez ceux qui percevaient de fortes attentes de leur encadrement1.
C’est une association observée sur un journal de bord, pas une expérience : on ne peut pas dire que l’inachevé cause l’insomnie. Mais il faut noter ce qui est mesuré ici. Ce n’est pas la quantité de travail, c’est le sentiment de laisser quelque chose ouvert. Deux personnes avec la même semaine ne dorment pas pareil selon ce qu’elles pensent avoir bouclé.
Le geste qui referme
Alors comment referme-t-on quelque chose qu’on n’a pas fait ?
Une étude menée auprès de 103 salariés, suivis sur 1 127 objectifs de travail, apporte la réponse la plus nette. D’abord le constat : on décroche plus difficilement, le soir, d’un objectif inachevé que d’un objectif terminé, et d’autant plus difficilement que cet objectif compte pour nous. Ensuite, et c’est le point : un volet expérimental montre qu’écrire un plan pour résoudre l’objectif inachevé augmente la capacité à décrocher, en particulier chez les personnes qui, d’ordinaire, n’y arrivent pas. Les recommandations de l’article sont explicites : en fin de journée, écrire où, quand et comment ce qui n’a pas été tenu sera fait2.
Notez la différence avec une liste de tâches. Une liste dit quoi. Elle ne referme rien, elle inventorie ce qui est ouvert. Ce qui referme, c’est le quand.
Le classique, et sa fragilité
Vous avez peut-être lu l’expérience qui a popularisé cette idée : des étudiants à qui l’on demandait de penser à une tâche non faite avaient ensuite des pensées intrusives pendant une lecture sans rapport, et ces pensées disparaissaient quand ils avaient écrit un plan précis, sans avoir rien accompli3.
Elle est jolie, et il faut la prendre pour ce qu’elle est : cinq études de laboratoire sur des étudiants de premier cycle, avec des effectifs modestes, jamais répliquées à grande échelle, et venues du même laboratoire que la volonté-muscle, qui n’a pas survécu aux réplications. Prise seule, elle ne prouverait pas grand-chose. Ce qui la rattrape, c’est l’étude en entreprise ci-dessus : même geste, mesuré ailleurs, sur des salariés, avec un volet expérimental.
Pourquoi ça marche : décharger, mais sur quelque chose de fiable
Le cadre général est ce que les chercheurs appellent le déchargement cognitif : se servir du monde extérieur pour porter ce qu’on ne veut plus porter dans sa tête4.
Une expérience en dit le détail qui compte. Dans trois essais, enregistrer un premier fichier avant d’étudier un second améliorait la mémoire du second. Sauf dans un cas : quand les participants avaient des raisons de croire que l’enregistrement n’était pas fiable, le bénéfice disparaissait5.
C’est toute la leçon pratique. Votre tête ne lâche que ce qu’elle juge en sécurité. Un post-it qu’on perd, une note dans une appli qu’on n’ouvre jamais, un « je m’en souviendrai » : ça ne décharge rien. Un endroit unique, que vous rouvrez chaque jour, oui.
Trois phrases, pas un système
Ce qui suit tient en trente secondes le soir, et c’est la première des trois horloges.
1. Une seule chose. Pas la liste des sept. Celle qui tourne le plus.
2. Quand, où, comment. « Demain, en arrivant au bureau, avant d’ouvrir mes mails, j’envoie le devis à Claire. » Pas « envoyer le devis ». C’est la forme des intentions « si… alors… », dont l’efficacité est autrement mieux établie que le reste de cet article.
3. Toujours au même endroit. Le même carnet, la même appli, la même page. C’est ce qui rend le dépôt fiable, donc efficace.
Et pour votre défi du jour, la question ne se pose même pas : le chiffre est déjà encodé, l’anneau répond à votre place. C’est un des rares endroits où « est-ce que je l’ai fait ? » a une réponse écrite. Le reste de la journée mériterait la même chose.
Ce que ça ne fait pas
Écrire un plan ne fait pas le travail, et personne ne prétend le contraire. Ce n’est pas non plus un traitement contre l’insomnie ou l’anxiété : si les nuits sont mauvaises depuis des semaines, ce n’est pas un carnet qu’il faut, c’est un médecin.
Ce que ça fait, c’est plus modeste et déjà beaucoup : ça vous permet de vous coucher avec une décision prise, au lieu d’une liste de reproches.
Sources
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Syrek, C. J. et Antoni, C. H. (2014). Unfinished tasks foster rumination and impair sleeping — particularly if leaders have high performance expectations. Journal of Occupational Health Psychology, 19(4), 490-499. (89 salariés, journal de bord avant et après le week-end sur cinq semaines ; étude observationnelle, mesures déclaratives.) ↩
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Smit, B. W. (2016). Successfully leaving work at work: The self-regulatory underpinnings of psychological detachment. Journal of Occupational and Organizational Psychology, 89(3), 493-514. (103 salariés, 1 127 objectifs ; étude longitudinale avec un volet expérimental. En ligne dès 2015.) ↩
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Masicampo, E. J. et Baumeister, R. F. (2011). Consider it done! Plan making can eliminate the cognitive effects of unfulfilled goals. Journal of Personality and Social Psychology, 101(4), 667-683. (cinq études de laboratoire sur des étudiants, effectifs de 68 à 126 ; aucune réplication indépendante à grande échelle trouvée.) ↩
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Risko, E. F. et Gilbert, S. J. (2016). Cognitive offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676-688. (article de revue, cité ici pour le cadre.) ↩
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Storm, B. C. et Stone, S. M. (2015). Saving-enhanced memory: The benefits of saving on the learning and remembering of new information. Psychological Science, 26(2), 182-188. (trois expériences de laboratoire ; l’effet disparaît quand l’enregistrement est jugé non fiable. En ligne dès 2014.) ↩
Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog