Choisir son défi · La science dit
Dry January : d’où ça vient, ce que ça vaut, et pourquoi ça divise
Chaque 1er janvier, des millions de gens posent leur verre pour un mois, et leur entourage leur demande pourquoi. Le Dry January est né d’un semi-marathon, il a été lâché par l’État en France, et il en dit souvent long sur notre rapport à l’alcool.
Dans le guide Choisir un défi qui tient : la méthode en six questionsTable des matières · 9 parties
Le 1er janvier, quelqu’un dit « je fais le Dry cette année », et la table réagit. « T’es malade ? », « T’es enceinte ? », « Un mois, t’es sûr ? », « Tu viens quand même samedi ? ». Personne ne réagit comme ça à quelqu’un qui annonce qu’il va marcher tous les jours. C’est déjà un bon résumé du sujet : un mois sans alcool, ce n’est pas seulement un défi santé, c’est un petit test de notre rapport à l’alcool, et de celui des gens autour de nous.
Cet article raconte le phénomène : d’où il vient, qui le fait, ce qu’il rapporte, ce qu’il coûte et pourquoi il divise. Pour le mode d’emploi semaine après semaine, lisez notre guide pour tenir un mois sans alcool.
Avant tout : si vous buvez beaucoup tous les jours, n’arrêtez pas d’un coup sans avis médical. Chez une personne dépendante, un arrêt brutal peut provoquer des convulsions ou un delirium tremens1. Un médecin, ou Alcool info service (0 980 980 930, de 8 h à 2 h, gratuit et anonyme), vous aidera à le faire sans danger.
Une idée de coureuse, devenue une campagne
L’histoire, telle que la raconte l’association britannique Alcohol Change UK : en 2011, Emily Robinson s’inscrit à son premier semi-marathon et arrête de boire en janvier pour s’entraîner. Elle rejoint l’association l’année suivante, et la première campagne officielle a lieu en janvier 2013, avec 4 000 inscrits. Ils étaient environ 215 000 en 2024, selon l’association, qui a depuis déposé le nom comme marque2.
Ces chiffres comptent les gens inscrits auprès de l’association (application, emails), pas tous ceux qui font un mois sans alcool dans leur coin. La réalité est bien plus large, et c’est en France qu’on l’a mesurée le plus proprement.
En France : lancé par les associations, lâché par l’État
Au printemps 2019, un « mois sans alcool » porté par Santé publique France, sur le modèle du Mois sans tabac, est annoncé. À l’automne, plus rien : les associations se retrouvent seules pour le lancer3. Mi-novembre 2019, le président du syndicat des vignerons de Champagne rapporte à la presse spécialisée qu’Emmanuel Macron, en visite chez eux, leur a dit qu’il n’y aurait « pas de Dry January ». Cela n’a jamais été confirmé officiellement4.
La première édition française a donc lieu en janvier 2020, portée par un collectif d’associations d’addictologie, de patients et de lutte contre le cancer, sous le nom de « Défi de janvier ». Elle se fait toujours sans soutien de l’État5.
Et pourtant, elle a pris. Une enquête représentative de 5 000 adultes, menée en janvier 2024, trouve que 12 % des Français qui boivent faisaient le Dry January, soit environ 4,5 millions de personnes. La participation baisse avec l’âge, et les participants sont plus souvent inquiets de leur consommation que les autres6. En Belgique, l’équivalent s’appelle la Tournée Minérale et se joue en février7.
Ce que ça rapporte, mesuré
On le détaille dans le guide, en voici l’essentiel.
- Le corps. Dans une étude d’observation londonienne, 94 buveurs réguliers qui ont arrêté un mois ont vu baisser leur résistance à l’insuline d’environ un quart et leur tension d’environ 6 % ; rien n’a bougé chez les 47 qui ont continué8.
- La tête. Une revue de 2025, qui a rassemblé les seize études publiées sur le Dry January, retrouve des bénéfices sur le bien-être et la capacité à refuser un verre, chez ceux qui tiennent et aussi chez ceux qui n’ont pas tenu tout le mois9.
- La suite. Sur 857 participants britanniques suivis six mois, la consommation baisse, et très peu de gens boivent davantage après leur mois10. Selon les premiers résultats d’une étude française de suivi, relayés par l’Inserm, 58 % des participants disent boire moins huit mois après11. Ce sont des déclarations, sans groupe témoin, et ces résultats ne sont pas encore publiés en revue.
La limite commune : presque toutes ces études suivent des volontaires, sans tirage au sort. Le seul essai randomisé publié à ce jour est une étude de faisabilité, sur 25 femmes : il montre surtout qu’on pourrait enfin faire le grand essai qui manque12.
Ce que ça coûte
Rien, pour commencer. Pas d’abonnement, pas de produit à acheter.
De l’argent, dans le bon sens. Prenons un exemple construit : huit verres par semaine, à 6 € en terrasse, font plus de 200 € sur un mois. Dans une étude belge sur 128 participants, l’argent économisé a d’ailleurs dépassé ce que les gens attendaient, alors que le sommeil et le poids les ont plutôt déçus7.
De l’énergie sociale. C’est le vrai prix. Il faut dire non, expliquer, encaisser les remarques. Des entretiens avec cinq étudiants anglais qui ne boivent pas décrivent le même dilemme : se déclarer non-buveur, ou inventer une excuse (« je suis sous antibiotiques »)13. Cinq récits ne font pas une statistique, mais tout le monde reconnaît la scène.
Et la facture d’en face. L’alcool, lui, coûte cher à tout le monde : environ 41 000 décès par an en France (estimation 2015)14, et un coût social estimé à 102 milliards d’euros pour 201915. C’est pour ça que la santé publique pousse ce mois-là. Et c’est pour ça qu’il gêne.
Pourquoi ça divise
1. Parce qu’il touche à un produit qui fait vivre des régions. En France, le vin est un patrimoine autant qu’une boisson, et un mois sans alcool, pour une partie de la filière, c’est un mois de ventes en moins et un message qu’elle n’aime pas. D’où l’épisode de 2019, et une campagne qui vit encore sans l’État.
2. Parce qu’on soupçonne le « mois sage, onze mois de folie ». La critique est sérieuse, et une revue médicale le dit elle-même : il ne faudrait pas se donner bonne conscience en étant sage un mois sur douze16. Mais sur le rebond redouté, les données sont plutôt rassurantes : peu de gens boivent plus après10, et en Belgique la consommation était encore plus basse un mois après, sans rebond7.
3. Parce que le tout ou rien ne va pas à tout le monde. Certains préfèrent réduire : des jours sans dans la semaine, un plafond. L’essai de faisabilité cité plus haut comparait justement un mois sans rien à un mois avec quatre jours sans par semaine, et les deux étaient tenables12. On n’a pas encore la réponse à « lequel marche le mieux sur la durée ».
4. Parce que le « petit verre bon pour le cœur » a du plomb dans l’aile. Une grande analyse du Lancet en 2018 concluait que la consommation qui minimise les risques pour la santé est de zéro verre17. Sa mise à jour de 2022 nuance selon l’âge : chez les 15-39 ans, aucun bénéfice, que des risques ; après 40 ans, de petites quantités pourraient compenser certains risques, selon les régions18. Et une méta-analyse de 107 études, en 2023, ne trouve pas de baisse de mortalité chez les petits buveurs une fois les biais corrigés19. Le débat scientifique existe, mais il porte sur un verre de temps en temps, pas sur les soirées.
5. Parce qu’il ne touche pas toujours ceux qui en auraient le plus besoin. Il attire bien des gens qui boivent plus que la moyenne6, c’est une bonne nouvelle. Mais ce sont aussi eux qui réussissent le moins souvent : ceux qui s’étaient souvent retrouvés ivres le mois d’avant tiennent moins bien leur mois10.
Ce que le mois dit de votre rapport à l’alcool
C’est l’angle qu’on oublie, et le plus utile. Avant même de commencer, écoutez ce que vous vous dites.
« Janvier ? Impossible, j’ai l’anniv de Seb le 12 et le ski le 20. » « Je vais le faire, mais pas les week-ends. » « De toute façon, moi, je gère. » Ces phrases ne sont pas des aveux, elles sont des informations. Si un mois paraît irréalisable, ou si l’idée agace, c’est que l’alcool tient une place qu’on ne voyait pas : pour se détendre, pour oser, pour faire partie du groupe.
Deux études vont dans ce sens. En Belgique, ceux qui attendaient le plus de l’alcool (qu’il détende, qu’il rende drôle, qu’il aide à parler) avaient moins de chances d’aller au bout de leur mois7. Au Royaume-Uni, le meilleur signe d’échec était d’avoir été souvent ivre dans le mois précédent10.
Et pendant le mois, trois choses à noter pour vous :
- Ce qui manque vraiment : le goût, le geste du soir, ou l’effet ? Ce n’est pas la même chose, et ça ne se remplace pas pareil.
- Les moments où c’est dur : seul le soir, ou en groupe le samedi ? Le premier parle d’habitude, le second de pression sociale.
- Ce que les autres disent : si votre mois met votre entourage mal à l’aise, c’est souvent leur rapport à l’alcool qui parle, pas le vôtre.
Si vous vous rendez compte qu’une fois lancé, vous n’arrivez pas à vous arrêter, c’est une question du test officiel de l’OMS, et on l’explique dans l’article sur le premier verre qui appelle le suivant. Ce n’est pas un diagnostic, mais c’est une bonne raison d’en parler à un médecin.
S’y préparer, et ne pas le foirer
Dans le suivi de 2 123 participants français, ce qui allait avec la réussite : l’avoir déjà tenté, s’être inscrit, se sentir capable de dire non en société, et utiliser le soutien proposé20. Traduit en gestes :
- Préparez décembre, pas le 1er janvier. Repérez les soirées de janvier dans votre agenda et décidez maintenant de ce que vous boirez.
- Ayez votre phrase. « Je fais le Dry, je te raconte en février » ferme la discussion mieux qu’une justification.
- Ayez votre boisson. Une qui vous plaît vraiment, pas un verre d’eau par pénitence.
- Ne le faites pas seul. Un mois à deux ou à cinq change les soirées : vous n’êtes plus l’exception.
- Si vous craquez, continuez. Les bénéfices se retrouvent aussi chez ceux qui n’ont pas tenu tout le mois9. Un verre ne remet pas trente jours à zéro, c’est le « de toute façon c’est foutu » qui le fait. Et si c’est une grosse soirée qui vous inquiète, on a fait le calcul dans l’article sur la soirée qui flingue une semaine.
Pour choisir entre arrêter et réduire, le guide pour choisir son défi pose les bonnes questions.
Et après janvier ?
Le Dry January n’a jamais été pensé comme une fin. Certains prolongent, d’autres reprennent avec les repères officiels (au maximum deux verres par jour, pas tous les jours, et pas plus de dix par semaine21), d’autres gardent quelques jours sans par semaine. L’idée même s’est étendue : février en Belgique, et un peu partout des mois sans alcool à d’autres moments de l’année. Rien n’oblige à attendre janvier.
Le faire dans Challenge Us
Le défi Pas d’alcool se note d’un appui chaque soir, pour trente jours, trois mois, six mois ou sans fin, à plusieurs ou seul, avec un mot du jour sourcé sur ce qui change. Tout est décrit sur la page du défi « un mois sans alcool ».
Besoin d’aide ? Alcool info service : 0 980 980 930, tous les jours de 8 h à 2 h, gratuit et anonyme, ou votre médecin traitant.
Sources
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Alcool info service. Sevrage : ce qu’il faut savoir pour mieux vous préparer. ↩
-
Alcohol Change UK. The Dry January® story. Chiffres de l’association, qui comptent les inscrits à ses outils. ↩
-
Fédération Addiction (20 novembre 2019). « Dry January » à la française : dérobade de l’État mais mobilisation des associations ! ↩
-
Euronews (16 novembre 2019). Non to Dry January in France, says President Emmanuel Macron. Propos rapportés par Maxime Toubart, président du Syndicat général des vignerons de la Champagne, sans confirmation de l’Élysée. ↩
-
Fédération Addiction. Dry January : la campagne de santé publique alcool la plus efficace revient en 2026. Communiqué des organisateurs. ↩
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Lespine, L.-F., François, D., Haesebaert, J., Delile, J.-M. et al. (2024). Prevalence and characteristics of participants in Dry January 2024: findings from a general population survey in France. Frontiers in Public Health, 12. Texte intégral en accès libre. ↩ ↩2
-
Paulis, C. et Quertemont, E. (2025). Predictors of completion and outcomes of a 1-month alcohol abstinence campaign in Belgium. Alcohol and Alcoholism, 60(5), agaf044. 128 participants à la Tournée Minérale 2023 et 2024. ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Mehta, G., Macdonald, S., Cronberg, A., Rosselli, M. et al. (2018). Short-term abstinence from alcohol and changes in cardiovascular risk factors, liver function tests and cancer-related growth factors: a prospective observational study. BMJ Open, 8(5), e020673. Texte intégral en accès libre. ↩
-
Strowger, M., Meisel, M. K., Uriarte, S. et Colby, S. M. (2025). A scoping review of Dry January: evidence and future directions. Alcohol and Alcoholism, 60(5), agaf057. Texte intégral. ↩ ↩2
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de Visser, R. O., Robinson, E. et Bond, R. (2016). Voluntary temporary abstinence from alcohol during « Dry January » and subsequent alcohol use. Health Psychology, 35(3), 281-289. 857 participants suivis six mois, sans groupe témoin. ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Inserm, Canal Détox. Dry January : quatre idées reçues sur la consommation d’alcool. Résultats de l’étude JANOVER (centre hospitalier Le Vinatier, Lyon), non publiés en revue à ce jour. ↩
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Field, M., Puddephatt, J.-A., Goodwin, L., Owens, L. et al. (2020). Benefits of temporary alcohol restriction: a feasibility randomized trial. Pilot and Feasibility Studies, 6, 9. Texte intégral en accès libre. 25 femmes de 40 à 60 ans buvant plus de 28 unités par semaine. ↩ ↩2
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Conroy, D. et de Visser, R. (2014). Being a non-drinking student: An interpretative phenomenological analysis. Psychology & Health, 29(5), 536-551. Étude qualitative, cinq étudiants. ↩
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Bonaldi, C. et Hill, C. (2019). La mortalité attribuable à l’alcool en France en 2015. Bulletin épidémiologique hebdomadaire, n° 5-6, Santé publique France. ↩
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Kopp, P. (2023). Le coût social des drogues : estimation en France en 2019. Observatoire français des drogues et des tendances addictives. ↩
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eClinicalMedicine (2025). Dry January and beyond. eClinicalMedicine, 79, 103082. Éditorial. Texte intégral en accès libre. ↩
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GBD 2016 Alcohol Collaborators, Griswold, M. G. et al. (2018). Alcohol use and burden for 195 countries and territories, 1990–2016: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2016. The Lancet, 392(10152), 1015-1035. Texte intégral en accès libre. ↩
-
GBD 2020 Alcohol Collaborators, Bryazka, D. et al. (2022). Population-level risks of alcohol consumption by amount, geography, age, sex, and year: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2020. The Lancet, 400(10347), 185-235. Un erratum a été publié. Texte intégral en accès libre. ↩
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Zhao, J., Stockwell, T., Naimi, T., Churchill, S. et al. (2023). Association Between Daily Alcohol Intake and Risk of All-Cause Mortality: A Systematic Review and Meta-analyses. JAMA Network Open, 6(3), e236185. Texte intégral en accès libre. ↩
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Lespine, L.-F., François, D., Haesebaert, J., Delile, J.-M. et al. (2026). Determinants of successful completion and short-term benefits associated with temporary alcohol abstinence during Dry January in France: A prospective cohort study. Preventive Medicine, 202, 108428. ↩
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Santé publique France et Institut national du cancer (2017), repères de consommation, présentés par Alcool info service : Les repères de consommation, qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ?. ↩
Sources rouvertes et vérifiées une à une. Comment on écrit ce blog